Témoignage

Témoignage

Frédéric Briand (96 INA), directeur d’usine à Wuhan (Chine) : plongé dans la crise du coronavirus, et dont l’entreprise va redémarrer. 

Interview Coronavirus :

« Chez Acôme, l’usine normande supplée les sites chinois fermés »

Deux des cinq sites chinois du groupe normand Acôme, spécialiste des câbles de haute technicité pour l’automobile, sont fermés à cause de l’épidémie de coronavirus Covid-19. Dirigeant des usines chinoises fermées, Frédéric Briand a fait le choix de rester sur place, où il vit confiné depuis l’apparition de l’épidémie. Il parvient à satisfaire en partie ses clients chinois grâce à l’usine française du groupe installée à Mortain, dans la Manche.

Le Journal des Entreprises : Depuis combien de jours les usines chinoises du groupe Acôme, qui produisent des câbles automobiles à Wuhan et qui ont réalisé 41 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019, sont-elles fermées ?

Frédéric Briand : Les deux usines de Wuhan sont fermées depuis le 22 janvier, date à laquelle nous avions fermé pour les congés du Nouvel An chinois. Nous aurions dû rouvrir normalement après les festivités, le 1er février. Mais avec l’apparition du coronavirus, les deux sites ont dû rester clos.

Combien de salariés sont-ils concernés par le confinement ?

Frédéric Briand : Nous employons 200 personnes sur les deux sites de Wuhan. Certaines étaient parties dans leur famille pour le Nouvel An chinois et avaient quitté la ville. Elles sont bloquées à l’extérieur. Les autres sont confinées à Wuhan même. Tous les salariés se portent bien : nous avons mis en place un groupe Wechat (messagerie en ligne, NDLR), sur lequel, chaque jour, chacun envoie sa température, à destination des ressources humaines.

Avez-vous mis en place du télétravail ?

Frédéric Briand : Oui, pour quelques postes touchant à l’administratif, au commercial et aux finances. Mais cela ne concerne qu’une dizaine de salariés tout au plus. Je suis en contact avec ce petit comité de « crise » tous les jours depuis début février, via Skype ou par téléphone, pour trouver des solutions et répondre à la demande client.

Les salaires de vos employés ont-ils pu être versés ?

Frédéric Briand : Jusqu’à présent, nous avons pu verser 100 % des salaires en janvier et février.

Pouvez-vous néanmoins assurer les commandes auprès de vos clients ?

Frédéric Briand : Nous vendons à 99 % sur le marché chinois et beaucoup de nos clients, à l’extérieur de la province du Hubei, ont déjà redémarré leur activité. A ce jour, l’industrie en Chine arrive à tourner autour de 43 %, mais à 0 % à Wuhan. Nous avons réussi à assurer les commandes durant tout le mois de février, en mettant à contribution notre site de Mortain, en Normandie. Acôme France nous envoie par avion les volumes demandés par nos clients. Les marchandises arrivent à Shanghaï et Pékin et, nous, nous gérons ensuite les transports vers les clients.

Cette organisation nous permet de maintenir de bonnes relations avec nos clients, même si l’acheminement par avion représente un coût pour nous. Nos clients font, de leur côté, tout ce qu’ils peuvent pour nous faciliter la tâche : par exemple, ils revoient leur stock de sécurité à la baisse et encouragent leurs propres clients à baisser leurs demandes. Une vraie solidarité s’est installée en Chine.

Quel est l’impact économique de la fermeture de l’usine de Wuhan ?

Frédéric Briand : L’impact est bien là, ne serait-ce qu’en raison des coûts de transport supplémentaires – plus de 200 000 euros sur un mois, mais le chiffrage précis est compliqué à réaliser. L’impact sur la trésorerie se ressentira davantage en avril et mai, car, en Chine, nos clients nous payent en moyenne à soixante jours.

« Cela fait 37 jours que Wuhan est fermée et depuis 12 jours, nous ne pouvons plus sortir de la résidence, laquelle est sous contrôle de gardiens. »

Le chiffre d’affaires d’aujourd’hui est composé des règlements des mois de novembre et décembre, ce qui nous a permis notamment de verser les salaires. Par ailleurs, nous n’avons pas de dépenses d’énergie depuis la fermeture des sites, ni d’achats de matières premières. En revanche, quand nous serons autorisés à rouvrir l’usine, il va falloir acheter de la matière première et nos revenus seront composés des ventes de février, donc très faibles. Nous avons donc déjà sollicité nos banques pour qu’elles nous accompagnent dans ce redémarrage.

Avez-vous une date de réouverture potentielle des sites ?

Frédéric Briand : Le gouvernement chinois a annoncé aujourd’hui que la province du Hubei, à laquelle appartient Wuhan, ne pourrait pas rouvrir avant au minimum le 11 mars.

Comment se déroule votre vie quotidienne à Wuhan ?

Frédéric Briand : Cela fait 37 jours que Wuhan est fermée et depuis 12 jours, nous ne pouvons plus sortir de la résidence, laquelle est sous contrôle de gardiens. Pour les ravitaillements, il a été mis en place un système de commandes par téléphone, via une application. Une livraison est faite tous les jours à l’entrée de la résidence. Mon épouse et mon fils sont rentrés par le 2e vol de rapatriement en février et ont été mis en quarantaine dans le sud de la France. Ils en sont aujourd’hui sortis et sont en bonne santé. 

Je suis maintenant seul dans la maison, mais je suis occupé par des réunions toute la journée via Internet pour trouver des solutions de manière à organiser la chaîne entre la France et la Chine. Le reste du temps, j’essaye de m’occuper, de faire un peu de sport et de lire.

Nous ne sommes que quatre Français dans le quartier (un médecin, un instituteur resté pour s’occuper des animaux de ceux repartis en France, et un autre directeur d’entreprise) mais nous n’avons pas le droit de nous voir en direct. Tous les soirs, on passe une heure à échanger à travers la grille de la propriété, à partager ce que l’on vit, à se remonter le moral… Mais le temps commence à être long !

Entretien avec Frédéric Briand, directeur de l’usine d’Acôme de Wuhan, en Chine.
Propos recueillis par Isabelle Evrard / Le Journal des Entreprises Normandie
28 février 2020