Finir, une devise depuis 1900…

Finir, une devise depuis 1900…

Finir, la devis de l'Icam depuis 1900…

Le poème “FINIR“ a été composé par J. Boubée, jésuite, en 1899.

Il a été publié, pour la première fois, dans le BULLETIN ANNUEL DE L’INSTITUT CATHOLIQUE D’ARTS ET MÉTIERS numéro 2 en 1900. Nombreux sont les Icam qui ont appris ce poème et n’oublions pas que :  “FINIR“  fut la devise de l’Icam et qu’elle figure, toujours, sur les murs de la cour principale de l’Icam à Lille.

FINIR ! On ne sait plus ce que ce mot renferme.
Nous bâclons un ouvrage, et nous disons: « C’est bien ».
Nous négligeons le but et nous visons au terme ;
Et, pressé d’en finir, on ne finit plus rien.

Finir! C’est un souci qui n’est plus de notre âge !
L’amour du tape-à-l’oeil a tué le fini :
La ciselure est morte au contact du plâtrage,
Elle s’est enfui devant Marinoni.

Finir, polir, limer, c’est bon pour l’art antique ;
Notre temps est trop court pour le perdre aux détails !
En gros, la Tour Eiffel vaut bien la tour gothique,
Et notre « Salamandre » écrase leurs portails.

Pourtant l’oeuvre finie est seule impérissable :
Le long travail d’hier fait la gloire à venir.
L’ouvrage que l’on bâcle est bâti sur le sable ;
L’ouvrage qu’on finit peut seul ne pas finir.

L’atome de métal que le poinçon repousse,
L’étroit ruban d’étain sur un raccord bien fait,
Un coup de lime, un coup de scie, un coup de pouce,
Ce n’est rien dans la cause, et c’est tout dans l’effet !…

Lorsque Dieu, dans l’Eden, eut pétri de l’argile
Sur le type éternel qu’il avait agréé,
Penché sur sa statue élégante et fragile,
Il la finit d’un souffle et l’homme fut créé.

Souffle, Esprit créateur, si fragile toi-même,
Tu demeures dans l’homme, et c’est aussi sa loi
De ne pouvoir jamais finir l’oeuvre qu’il aime
Qu’en y faisant passer quelque chose de soi.

Aussi le Créateur, dans les plus belles choses,
Met un secret détail où se trahit sa main :
La rosée en perlant, finit le coeur des roses,
Et l’Amour en germant finit le coeur humain.

La mousse est un tapis qui finit les futaies ;
La pervenche, un œil bleu qui finit les taillis ;
Le sang des églantiers finit le vert des haies,
Le rêve des sous-bois finit en gazouillis.

Dernier coup de pinceau, dernier poli du marbre,
Platine que le temps met sur les bronzes verts,
Fleur qui finit la branche, ou fruit qui finit l’arbre,
Or des blés dans l’été, neige dans les hivers.

Rideau qu’un lierre enlace aux pans d’un mur qui croule,
Reflet de l’aube rose aux fronts des pics neigeux,
Cris des grands alcyons tournoyant dans la houle,
Cris des petits enfants tournoyant dans leurs jeux.

Ce sont ces mille rien, ces exquis pas grand’chose,
Qui donnent à la terre un sourire enchanteur ;
Sourire voltigeant sur une bouche close,
Mais qui, mieux que des mots, chante le Créateur.

Voilà pourquoi votre œuvre à vous, est grande, est belle,
Qui du grand Artisan sachant vous souvenir,
Pour l’instruire à dompter la matière rebelle,
Donnez comme devise à l’ouvrier : « Finir ».

Finir, règle d’art, pure et sublime devise,
Pour penser vrai, pour rêver grand, pour faire bien !
Quand on vise au fini, c’est au parfait qu’on vise,
Dieu même sert de type et l’artiste est chrétien.

Qu’il tourne le métal ou le bois, qu’il modèle
Cire ou plâtre, ou qu’il fixe avec un balancier
Des profils fugitifs sur un airain fidèle ;
Qu’il fouille dans le marbre ou grave sur l’acier,

Son œuvre, sur l’enclume, à l’étau, dans la flamme,
Et dans ses doigt surtout, passe éternellement ;
Il semble qu’il y veut mettre un peu de son âme
Comme les vieux luthiers au fond de l’instrument.

Les plus légers détails ont pour lui leur mérite ;
Les soins les plus exquis sont ceux qu’il a pour eux;
Devant son œuvre, il est comme le sybarite
Que le pli d’une rose empêchait d’être heureux.

Car il a bien compris la divine harmonie
D’une œuvre où rien ne choque, où tout est accompli.
Et son oeuvre non plus ne sera pas finie
Tant qu’au coeur de sa rose, il reste quelque pli !…

Voilà pourquoi votre œuvre est grande, et pourquoi j’aime
Sa devise facile et bonne à retenir ;
Heureux si j’avais pu la pratiquer moi-même
Et ne pas terminer sans avoir pu finir